L'Envert de l'Écologie est une newsletter mensuelle née en Tunisie, ouverte sur le monde. Elle secoue ceux et celles qui doutent encore au changement. Elle accompagne ceux et celles qui savent que les transformations socio-écologiques sont impératives.
Cette newsletter n'a pas la prétention de tout expliquer, ni d'offrir des réponses toutes faites. Elle ambitionne quelque chose de plus humble et de plus essentiel : nourrir une prise de conscience collective, défricher des pistes de solutions, et identifier ensemble les leviers d'action qui s'offrent à nous — en Tunisie d'abord, en résonance avec le reste du monde ensuite.
C'est une invitation à regarder en face, à penser autrement, et à agir — chacun·e à son échelle, tou·tes ensemble. Bienvenue dans la lucidité.
Les données de l'Institut National de la Météorologie confirment un basculement vers un nouveau régime climatique. Février 2026 constitue un record historique depuis 1950 avec une anomalie de +3,2°C. Les cinq années les plus chaudes jamais enregistrées en Tunisie sont toutes concentrées entre 2021 et 2025.
Le pays enregistre neuf années de sécheresse sur la dernière décennie, avec moins de 400 m³ d'eau par habitant·e par an — sous le seuil de pénurie absolue. Mais le signal le plus révélateur réside dans la désorganisation du cycle hydrologique : excédent de plus du double en janvier 2026, déficit au tiers en février. Cette alternance brutale entre excès et déficit est caractéristique du dérèglement climatique méditerranéen — une eau qui arrive de manière extrême, au mauvais moment, dans un système incapable de la capter.
Le 4 mars 2026, la Banque mondiale a approuvé un financement additionnel de 50 millions de dollars pour le Programme ResCat, portant son enveloppe à 175 millions de dollars. Ce financement intervient dans le sillage des inondations exceptionnelles de janvier 2026 — d'une intensité inédite depuis soixante-dix ans.
L'adaptation n'est pas, par nature, une réponse aux catastrophes. Elle est fondamentalement une politique d'anticipation. Financer des programmes post-catastrophe, c'est en inverser la finalité. Sept ans de processus, un plan encore sans adoption formelle. Le Plan national d'adaptation lancé en août 2018 avec 3 millions du Fonds Vert n'a toujours pas été formellement adopté comme instrument d'État contraignant.
En mars 2026, la Tunisie n'affiche que 9 % d'énergies renouvelables dans son mix électrique, pour un objectif de 35 % d'ici 2030. Le pays fait face à un déficit énergétique de 65 %, sa production nationale ne couvrant qu'environ 35 % de ses besoins. Ce retard ne relève pas d'un manque de potentiel, mais d'un déficit de gouvernance et d'incohérence stratégique — la transition restant pilotée quasi exclusivement par le ministère de l'Énergie, sans consultation citoyenne réelle.
Le 28 avril 2026, l'ARP a adopté cinq projets de loi de concession photovoltaïque : El Khobna, Mezzouna, El Ksar, Segdoud et Menzel El Habib — régions marginalisées mais fortement ensoleillées du centre et du sud — pour une durée de 20 ans, prorogeable de 5 ans. Les investissements prévus s'élèvent à environ 500 millions d'euros pour 600 MW de capacité installée. Les attributaires — Qair, SCATEC, Voltalia — sont tous étrangers, les opérateurs tunisiens étant structurellement exclus par des taux d'intérêt locaux de 9 à 10 %, contre 4 % à l'étranger.
L'Observatoire Tunisien de l'Économie a publié une note intitulée "Transition annoncée, souveraineté menacée" : les contrats indexent jusqu'à 80 % du prix de cession de l'électricité au taux euro/dinar sur 25 ans. La STEG assume l'intégralité des risques sans transfert de technologie ni obligation de recourir à des sous-traitants locaux. Les litiges sont arbitrés à Genève. À cela s'ajoutent des risques environnementaux : plusieurs sites sont implantés à proximité de zones Ramsar et de parcs nationaux, sur des terres agricoles, sans étude d'impact obligatoire.
La ministre de l'Énergie, Fatma Thabet Chiboub, a été limogée sur instruction du président Kaïs Saïed le jour même de l'adoption des textes au Parlement, dans un communiqué dépourvu d'explications. Ce geste révèle une fracture réelle au sein de l'exécutif entre pragmatisme financier et rhétorique souverainiste — et nourrit l'incertitude sur la pérennité des engagements pris par l'État tunisien.
Adopter ces concessions sans auditions publiques, sans révision du cadre légal de 2015, et sans mécanismes robustes de contenu local ni de transfert technologique, entérine un modèle qui risque de substituer à la dépendance aux hydrocarbures une dépendance financière et contractuelle tout aussi structurelle.
Plus d'un an après le conseil ministériel restreint du 5 mars 2025 qui avait accouché d'une batterie d'annonces sur la réduction et la valorisation des déchets, le bilan est ambigu. D'un côté, le président de la République a manifestement exonéré les citoyen·nes de leur responsabilité dans la crise, rejetant les tentatives d'attribuer la responsabilité de cette situation aux citoyen·nes — pendant que des député·es tentent de combler le vide par une proposition de loi durcissant les sanctions contre les pollueurs.
De l'autre, à Nabeul, le ministre et son équipe sont encore en train de chercher un terrain pour implanter une unité de valorisation des déchets — projet pourtant annoncé comme prioritaire. Pendant ce temps, le FTDES tire la sonnette d'alarme : la décharge d'Errahma a dépassé sa durée de vie et sa capacité, et la décision du ministre à ce sujet est ouvertement dénoncée.
Ce n'est pas une crise de moyens : c'est une crise de volonté politique, où les annonces servent de substitut à l'action.
Gambusia à Bizerte — lutte biologique ou bombe à retardement ? Le 23 avril, les équipes sanitaires de Bizerte ont introduit le poisson Gambusia affinis dans plusieurs lacs et barrages pour éliminer les larves de moustiques. Le problème : classé parmi les 100 espèces les plus invasives au monde par l'UICN, le Gambusia est lui-même une menace documentée pour les poissons endémiques et les amphibiens locaux. Généraliser le dispositif à 92 ouvrages hydrauliques sans protocole de suivi écologique publié, c'est risquer de soigner le symptôme en aggravant le patient. → Lire plus
Tortues marines — quand la superstition achève ce que les filets commencent. Dans la baie de Gabès, de la viande de tortue marine se négocie jusqu'à 120 dinars le kilo sur le marché noir, vendue comme remède contre le cancer ou la stérilité — alors que sa consommation est associée au chelonitoxisme, une intoxication sans antidote qui a causé plus de 420 décès recensés dans le monde. L'enquête de Nawaat révèle que ni le ministère de l'Intérieur ni celui de l'Agriculture n'ont répondu aux questions des journalistes : ce silence institutionnel dit tout sur la distance qui sépare les textes de loi de leur application réelle. → Enquête Nawaat
Blés ancestraux séquencés — un trésor cartographié, pas encore protégé. La Banque nationale des gènes a annoncé le 25 avril le séquençage complet des génomes du blé dur Mahmoudi et Chili, publiés en libre accès sur Zenodo. L'initiative est scientifiquement remarquable — mais la publication en open access sans cadre de valorisation défini expose ces données à une biopiraterie légale : des semenciers transnationaux peuvent les intégrer librement sans aucune rétribution, en contradiction avec l'esprit du protocole de Nagoya que la Tunisie a pourtant ratifié. La souveraineté semencière ne se proclame pas dans un communiqué : elle se construit dans des mécanismes juridiques que l'annonce ne mentionne pas. → Lire plus
La Ceinture verte — projet de reboisement et de développement économique régional annoncé en janvier 2025 et opérationnelle en 2026, vise à créer une bande boisée protectrice pour endiguer la désertification sahélienne, tout en stimulant les économies locales par la création d'activités agrosylvicoles. L'ambition s'inscrit dans l'esprit de la Grande Muraille Verte africaine. Mais des voix scientifiques alertent : un reboisement mal planifié peut produire l'effet inverse — appauvrissement de la biodiversité locale, monocultures vulnérables aux incendies, artificialisation de milieux fragilisés. Dans un pays où la dégradation environnementale coûte 155 millions de dollars par an, la Ceinture verte doit être un vrai pacte avec les écosystèmes — pas un chiffre communiqué. → Lire plus
« La science est claire : chaque demi-degré supplémentaire de réchauffement augmente exponentiellement les risques pour les populations méditerranéennes. Les demi-mesures ne sont plus une option. »
Le protocole de Nagoya (2010), ratifié par la Tunisie, était censé mettre fin au pillage des ressources génétiques en imposant un partage équitable des avantages. Mais le numérique a ouvert une brèche nouvelle.
Il suffit désormais de publier une séquence génomique en open access pour que n'importe quel acteur — y compris une multinationale semencière — puisse l'intégrer sans obligation de traçabilité ni de rétribution. C'est la biopiraterie numérique : le patrimoine génétique migre du champ vers les bases de données mondiales sans contrepartie.
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