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AOÛT 2026

L'été des limites

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L'été des limites
N°
5
Août
2026
1Mot de la rédaction
2Tunisie en focus
Chaleur extrême & santé
Quand l'absence de plan santé-chaleur devient un fait divers

La dernière semaine d'août a placé le pays sous une chape de chaleur : 40 à 47 °C dans l'intérieur, et surtout une humidité de 60 à 89 % sur les côtes et à Kairouan qui a porté la température ressentie à 49-51 °C, avec des nuits qui ne redescendent plus sous les 30 °C. Juillet avait déjà été, selon l'INM, le deuxième mois de juillet le plus chaud depuis 1950 (+3,4 °C au-dessus de la normale, 42,8 % des précipitations habituelles).

Le 30 août, cette chaleur a tué. Quatre détenus sont morts à la prison de Monastir, deux autres ont été placés en réanimation, et d'autres décès ont été signalés dans les prisons de Gafsa, Mahdia, Mornaguia et du Grand Tunis.

Et pourtant : aucun bilan officiel de surmortalité liée à la chaleur, aucun système national d'alerte santé-chaleur, aucun réseau de lieux rafraîchis.

Forêts & incendies
12 100 hectares brûlés : la forêt tunisienne brûle plus vite qu'elle ne se régénère

Le bilan saisonnier présenté le 31 juillet fait état de près de 1 000 départs de feu et plus de 12 100 hectares ravagés, concentrés dans les gouvernorats du Nord-Ouest qui abritent l'essentiel du patrimoine forestier. Six incendies majeurs en quinze jours avaient déjà emporté 4 000 hectares en juillet, contraignant la Tunisie à solliciter le mécanisme européen de protection civile. Fin août, les fumées des feux algériens ont traversé la Méditerranée jusqu'à la Sicile, rappelant que ce risque ne s'arrête pas aux frontières.

L'administration met en avant la rapidité d'intervention et un bilan inférieur aux pires saisons. C'est exact, et c'est insuffisant : une forêt de pin d'Alep met jusqu'à 80 ans à se régénérer. À ce rythme, le stock brûle plus vite que le flux ne repousse.

Eau
À Gafsa, le phosphate boit 72 % de l'eau souterraine : la nappe d'El Guettar exploitée à 118 %

La saison 2025-2026 a offert un répit réel sur les barrages : 67 % de remplissage au printemps, autour de 60 % en juin. Mais une enquête publiée fin août révèle une autre géographie de la pénurie : à Gafsa, la Compagnie des phosphates consomme 18 à 20 millions de m³ par an — 72 % des ressources en eau souterraine profonde de la région. La nappe d'El Guettar est exploitée à 118 % de sa capacité renouvelable ; 90 % des adultes souffriraient de fluorose dentaire. Depuis le 10 juillet, les habitant·es bloquent les routes — « l'eau qui va au phosphate, c'est nous qui en avons le plus besoin », résume un protestataire.

Le paradoxe se répète ailleurs : malgré des barrages mieux remplis, les coupures ont continué à Sousse, Monastir, Mahdia, Zaghouan, Nabeul et dans le Grand Tunis, faute de réseau — un cinquième des 59 000 km du réseau SONEDE a plus de cinquante ans. Tant qu'une seule industrie peut légalement capter les trois quarts de l'eau souterraine d'un gouvernorat en stress hydrique élevé, la question n'est plus celle des infrastructures : c'est celle de l'arbitrage entre un modèle extractif et le droit à l'eau.

Énergie & réseau
STEG : une demande record, un investissement effondré de 87 % — et des délestages en plein pic de chaleur

L'été a mis à nu une fracture structurelle. Le pic de demande a approché 6 000 MW en juillet, contre 4 888 MW en 2024 — soit environ 23 % de hausse en deux ans — pour une capacité installée de l'ordre de 5 983 MW. Dans le même temps, l'investissement de la STEG dans la production a chuté d'environ 87 % entre 2016-2020 et 2021-2025. Un député alertait fin juillet sur un déficit de 1 500 MW.

Les renouvelables progressent : 630 MW de photovoltaïque installés à fin juin (dont 500 MW en toitures résidentielles) et 9,2 % de la production nationale. La trajectoire est bonne ; le rythme ne l'est pas, face à un objectif de 35 % et à une dépendance au gaz algérien qui couvre encore l'essentiel du mix.

La STEG installe des transformateurs de renfort pendant que les délestages se poursuivent. Le problème n'est pas la panne : c'est qu'un pays qui bat des records de chaleur chaque été ait divisé par huit son investissement productif au moment précis où la climatisation devient un enjeu de survie.

Pollution industrielle
Gabès, deux semaines après : « aucune évolution majeure », confirme un député — la lassitude gagne les militant·es

Le 11 août, Kaïs Saïed s'était rendu à Gabès sans annonce préalable, déclarant que « les unités polluantes ne seront pas remises en service » et promettant un démantèlement « selon une stratégie claire ». Deux semaines plus tard, le bilan dressé par le député Thameur Mazhoud est sans appel : « aucune évolution majeure ». Émissions toxiques et rejet de phosphogypse en mer se poursuivent, sans feuille de route publiée ni financement pour l'extension du dessalement de Zarat.

Le collectif Stop Pollution maintient que toutes les unités dépassent les normes, de 40 à 300 fois selon les seuils. RFI décrit, fin août, des militant·es « entre lassitude et volonté de ne pas abandonner leur ville » — une fatigue militante qui dit tout de l'écart entre l'attention d'une visite présidentielle et la lenteur de sa mise en œuvre.

Une visite présidentielle n'est pas une politique de dépollution. Tant qu'il n'existe ni étude épidémiologique nationale, ni mesure publique en continu des rejets, ni date de fermeture opposable ni budget alloué, l'annonce du 11 août reste une intention — et les habitant·es de Chott Essalem continuent de respirer, un mois plus tard, exactement ce qu'ils respiraient avant.

Littoral, déchets & biodiversité
« Déchets partout, sanctions nulle part » : une mer qui bat des records de chaleur, un littoral traité par le symptôme

Depuis le début de l'été, près de 6 000 m³ de déchets ont été collectés sur 152 plages. La Presse titrait fin août sur un pays qui « se dégrade » faute de sanctions appliquées. Une réponse structurelle se dessine : l'ANGed et ONU-Habitat misent sur la valorisation énergétique, avec une unité de captage des gaz de la décharge de Rahma bientôt opérationnelle.

La mer, elle, envoie ses propres signaux, et ils sont désormais mondiaux : Copernicus a mesuré le 22 août un record absolu de température de surface des océans, 21,1 °C. En Méditerranée, qui se réchauffe 20 % plus vite que la moyenne mondiale, les proliférations de méduses Rhizostoma pulmo observées sur les côtes tunisiennes coïncident avec des anomalies thermiques de +8 °C le 5 août. Ce n'est pas une invasion : c'est un écosystème qui bascule.

À Bizerte, associations et ingénieur·es continuent de se mobiliser contre le projet d'enrochement de la Corniche porté par l'APAL. Quand l'agence chargée de protéger le littoral doit être contestée pour protéger le littoral, c'est la doctrine d'aménagement côtier elle-même qui doit être révisée.

3Actu internationale
CNULCD · COP17 Oulan-Bator · conclue le 28 août 2026
COP17 désertification : 34 décisions adoptées, mais ni protocole sécheresse ni accord migration
La 17e Conférence des Parties de la Convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification s'est achevée le 28 août sur un bilan en demi-teinte. Le Bulletin des négociations de la Terre résume : 34 décisions adoptées sur les pâturages, les tempêtes de sable ou le régime foncier — mais ni protocole contraignant sur la sécheresse ni accord sur la migration, renvoyés à la COP18. Le déficit de 278 milliards de dollars pour la restauration des terres reste entier. Pour la Tunisie — dont le Sud est en première ligne — l'échec du protocole contraignant signifie, à nouveau, une adaptation financée au coup par coup.
Europe · Feux de forêt · Été 2026
« L'ère des feux impossibles à arrêter » : plus de 25 000 morts liées à la chaleur en Europe cet été
Fin juillet, des centaines de milliers de personnes ont été évacuées en France, en Italie et en Espagne, où l'Europe a vécu sa cinquième vague de chaleur de l'été mi-août, avec 45 °C localement dans la péninsule ibérique. Le bilan humain provisoire dépasse désormais 25 000 décès liés à la chaleur sur le continent. Selon les analyses réunies par Carbon Brief, la France a brûlé 40 % de surface en plus que son précédent record ; le réchauffement d'origine humaine a rendu ces conditions deux fois plus probables en France et vingt fois plus probables en Espagne. Le message vaut mot pour mot pour le Nord-Ouest tunisien et pour les fumées algériennes qui, fin août, ont traversé la Méditerranée jusqu'en Sicile.
Océans & climat global · Copernicus & OMM · août 2026
21,1 °C : la mer bat un record de chaleur en plein été boréal, l'OMM juge « très probable » un dépassement de 1,5 °C d'ici 2030
Le service européen Copernicus a mesuré le 22 août une température de surface des océans de 21,1 °C, un record absolu qui dépasse celui de mars 2024 — une saison où les eaux sont normalement les plus fraîches de l'année en hémisphère nord. L'Organisation météorologique mondiale juge, elle, « très probable » (91 %) qu'un seuil de +1,5 °C soit temporairement dépassé au moins une année d'ici 2030. Une mer plus chaude, ce sont des méduses qui prolifèrent à Sousse, des nuits qui ne rafraîchissent plus le littoral tunisien, et une limite de l'Accord de Paris qui cesse d'être un horizon lointain.
Chine · Plans quinquennaux 2026-2030 · 20 août
Pékin promet un pic du charbon… sans dire quand : l'ambiguïté stratégique du plus gros émetteur mondial
La Chine a publié ses plans quinquennaux 2026-2030 : un pic de consommation de charbon promis sur la période, mais sans année cible ni plafond de production ; en parallèle, une expansion assumée du pétrole et du gaz domestiques. Les données de juillet montrent pourtant un thermique en recul de 3,5 % quand l'éolien progresse de 4,5 % et le solaire de 5,6 %. Le pays qui installe le plus de renouvelables au monde est aussi celui qui refuse de dater la fin du charbon : c'est là que se joue une large part de la trajectoire mondiale — et donc du climat méditerranéen.
Région MENA · Rapport Carboun Institute · 9 août 2026
0,46 °C par décennie : la région MENA se réchauffe deux fois plus vite que la moyenne mondiale
Une évaluation systémique publiée en août chiffre le réchauffement régional à 0,46 °C par décennie depuis 1980, avec un recul des précipitations de 20 à 40 % et une perte potentielle de 6 à 14 % du PIB régional d'ici 2050 à +2 °C. La région abrite 6 % de la population mondiale pour 1 à 2 % des ressources en eau douce, et 16 pays sur 25 figurent parmi les plus stressés hydriquement de la planète. Le rapport pointe une asymétrie cruelle : les territoires les plus exposés sont ceux dont les institutions ont la plus faible capacité de réponse. C'est exactement la description de l'été tunisien 2026 — de Gafsa à Gabès, de Kairouan à Monastir.
4Analyse du numéro
Décryptage
« La Tunisie continue de gouverner l'été comme un accident »
Ce qu'août 2026 révèle

Chaleur, feux, coupures d'eau, délestages électriques, plages saturées de déchets, et désormais des morts en détention : ces crises ont été traitées comme des événements distincts, par des administrations distinctes, avec des communiqués distincts. Elles n'en font qu'une. Ce sont les manifestations d'un même déficit : la Tunisie dispose d'une capacité de réaction honorable et d'une capacité d'anticipation quasi nulle. Or l'adaptation n'est pas une gestion de crise plus rapide : c'est ce qui se décide douze à vingt-quatre mois avant la crise.

Les trois angles morts de l'été tunisien

1. La chaleur n'est pas traitée comme un risque sanitaire — jusqu'à ce qu'elle tue en prison. Un épisode à 51 °C ressentis est un événement de santé publique majeur. En Tunisie, il reste un bulletin météo, jusqu'au jour où quatre détenus meurent à Monastir, faute de seuils d'alerte, de suivi de la surmortalité ou de registre des personnes vulnérables — libres ou incarcérées. Tant que la chaleur reste un sujet météorologique et non épidémiologique, elle ne produira ni budget, ni responsabilité, ni réparation.

2. L'investissement suit la crise au lieu de la précéder. Une chute de 87 % des investissements de production électrique en cinq ans, un réseau d'eau dont un cinquième dépasse cinquante ans, une nappe de Gafsa exploitée à 118 % : aucune de ces trajectoires n'est une surprise. Elles sont documentées, chiffrées, annoncées — et l'arbitrage budgétaire arrive systématiquement après la panne. Le coût de l'inaction est toujours payé, plus tard et plus cher — l'UNICEF a raison de vouloir enfin le chiffrer.

3. La décision publique reste verticale là où l'expertise est locale — et le filet multilatéral, absent. À Gabès, ce sont les militant·es de Stop Pollution qui documentent les dépassements ; à Gafsa, ce sont les habitant·es qui bloquent les routes depuis le 10 juillet. Pendant ce temps, la COP17 se referme sur 34 décisions techniques mais sans protocole contraignant sur la sécheresse. Une gouvernance qui traite la société civile comme une contestation à contenir, dans un pays privé de filet multilatéral, se prive de ses deux meilleurs systèmes d'alerte et de solidarité.

Ce qui, ailleurs, a déjà été testé

L'Espagne est devenue une référence mondiale des « refuges climatiques » : bibliothèques, écoles, centres civiques et parcs ouverts et cartographiés pendant les vagues de chaleur, avec des horaires étendus et un accompagnement des personnes isolées. Le dispositif est peu coûteux, mobilise du bâti existant et repose sur les municipalités. La Tunisie dispose déjà du réseau : maisons de jeunes, maisons de culture, bibliothèques, dispensaires, mosquées. Ce qui manque n'est ni le bâtiment ni le budget — c'est la décision de les désigner, de les équiper et de les ouvrir, en commençant par les lieux où l'État a une obligation directe de protection : les prisons.

5Rapports & ressources recommandés
Évaluation régionale · Risques climatiques · Eau-énergie-alimentation
Climate Risks in the MENA Region: A Systems-Level Assessment
Carboun Institute — août 2026
L'évaluation la plus complète publiée cette année sur les risques climatiques au Moyen-Orient et en Afrique du Nord : 0,46 °C de réchauffement par décennie, 20 à 40 % de précipitations en moins, 6 à 14 % de PIB régional menacé d'ici 2050. Sa force est de raisonner en cascades systémiques : eau → agriculture → énergie → migration → stabilité politique. Lecture indispensable pour situer la Tunisie dans sa région.
→ Accéder au rapport
Rapport de référence · Sécheresse · Adaptation · Après l'échec du protocole d'Oulan-Bator
Global Drought Outlook — Vers un monde plus sec
OCDE, en partenariat avec la CNULCD
Le document qui aurait dû structurer un accord contraignant à Oulan-Bator — resté hors d'atteinte à la COP17 : comment la sécheresse cesse d'être un aléa saisonnier pour devenir un régime permanent, et ce que coûte l'absence de plans nationaux. Il détaille les instruments d'adaptation à long terme — tarification, assurance, gestion de la demande, restauration des sols — directement transposables au Centre et au Sud tunisiens, en attendant la COP18.
→ Accéder au rapport
Enquête documentaire · Phosphate · Ressources hydriques · Gafsa
Traitement du phosphate à Gafsa : une industrie qui épuise les nappes phréatiques
Inkyfada — août 2026
L'enquête la plus précise disponible sur le conflit d'usage de l'eau à Gafsa : chiffres de consommation de la Compagnie des phosphates, taux d'exploitation de la nappe d'El Guettar, impact sanitaire documenté (fluorose) et mobilisation citoyenne depuis juillet. Une lecture indispensable pour comprendre pourquoi des barrages mieux remplis ne suffisent pas à garantir l'eau au robinet.
→ Accéder à l'enquête
6Podcasts à écouter
France 24 · Élément Terre · Français
« Désertification : la COP17 à la recherche de moyens pour assurer la sécurité alimentaire mondiale »
France 24 · 19 août 2026
La meilleure porte d'entrée, en quelques minutes, sur les enjeux d'Oulan-Bator — à revoir maintenant à la lumière d'une conférence refermée sans protocole contraignant sur la sécheresse.
→ Voir l'émission
BBC World Service · The Climate Question · Anglais
Is this a new era of wildfires?
BBC World Service
Un épisode qui interroge directement « l'ère des feux impossibles à arrêter » évoquée dans ce numéro : ce que les incendies records en Europe et en Afrique du Nord changent à la stratégie de prévention et d'aménagement.
→ Écouter le podcast
L'EnVert de l'Écologie · Numéro 5 · Août 2026
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Prochain rendez-vous : Septembre 2026.
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