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SEPTEMBRE 2026

La fausse trêve

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La fausse trêve
1Mot de la rédaction
2Tunisie en focus
Eau & barrages
Barrages remplis à 50 %, mais près d'un tiers de l'eau produite n'atteint jamais les usagers

La nouvelle année hydraulique, ouverte le 1er septembre, démarre avec des barrages remplis à 50 % — un niveau que le ministère de l'Agriculture juge « encourageant », atteint en plein pic de consommation estivale. Les pluies de la mi-septembre laissent même espérer 70 à 80 % d'ici la fin de l'automne, et six nouveaux barrages s'ajouteront aux 37 en exploitation.

Mais l'eau stockée n'est pas l'eau livrée. Le rapport national du secteur de l'eau 2024 le dit clairement (p. 61) : l'état vétuste du réseau SONEDE, et sa saturation dans certaines zones, dégrade la qualité du service. Sur 691,9 millions de m³ injectés dans le réseau de distribution, seuls 527 sont consommés : un rendement de 77,5 %, en légère baisse par rapport à 2023 (77,7 %), que le rapport présente lui-même comme un indicateur de dégradation. 24 % des quelque 59 000 km de conduites ont plus de 50 ans, et 40 % entre 20 et 50 ans. Au total, sur 790 millions de m³ produits, 536 seulement parviennent aux usagers — alors que le pays traverse sa cinquième année de sécheresse.

Le calendrier des alertes SONEDE dit la même chose, semaine après semaine : coupures annoncées le 1er, le 2, le 10, le 12, le 21, le 26 et le 28 septembre, puis une coupure programmée le 30 à Gabès, Médenine et Tataouine pour maintenance de la station de dessalement de Zarat. La pluie remplit les barrages ; elle ne répare ni un réseau qui perd plus d'un litre sur cinq, ni une station qu'il faut arrêter pour l'entretenir. Ce n'est plus une crise de la ressource, c'est une crise de l'acheminement — et elle ne se résout pas à coups de communiqués de bon augure.

Énergie & transition
Un million de foyers en solaire gratuit : la revanche du bas sur le retard du haut

Annonce du jour, littéralement : la Chambre nationale du photovoltaïque a dévoilé le 22 septembre un projet de « citoyenneté photovoltaïque » : équiper gratuitement, sur quatre ans, un million de foyers déjà bénéficiaires de la tarification sociale (consommation annuelle ≤ 1 100 kWh) d'un panneau et d'un onduleur, en s'appuyant sur la subvention publique de 80 % déjà en vigueur. Le projet est présenté cette semaine au Salon international de la transition énergétique (1er-3 octobre à Tunis).

L'annonce tombe alors qu'une analyse publiée en août chiffre l'écart entre l'objectif affiché de 35 % de renouvelables et la réalité : 9 % du mix électrique fin 2025, pour une dépendance au gaz — algérien à 75 % — qui couvre encore 94 % de la production. Il manque environ 3 900 MW de capacité renouvelable pour tenir l'objectif 2030 ; seuls 600 MW sont en développement. Une chambre professionnelle qui propose d'équiper un million de foyers pendant que l'État revoit son propre objectif à la baisse (10 % fin 2026, contre 35 % visés initialement) : le décalage entre l'ambition citoyenne et le rythme institutionnel n'a jamais été aussi visible.

Climatisation & protocole de Montréal
4 millions de climatiseurs : la boucle qui refroidit les foyers et réchauffe le système

La Tunisie compte aujourd'hui 4 millions de climatiseurs, et un plan gouvernemental vise, d'ici 2030, à moderniser le parc vers des appareils au gaz respectueux de la couche d'ozone — dixième anniversaire oblige de l'amendement de Kigali au protocole de Montréal — pour une économie d'énergie équivalente à 600 000 appareils, soit un gain minimal de 15 % par la nouvelle génération.

L'intention coche deux cases à la fois, climat et ozone, et c'est suffisamment rare pour être salué. Mais la climatisation reste la meilleure et la pire des adaptations : elle protège des 49-51 °C ressentis de l'été, et elle alimente la pointe qui a frôlé les 6 000 MW en juillet, obligeant la STEG à appeler à la sobriété au moment précis où l'on a le plus besoin de fraîcheur. Tant qu'aucun mécanisme de remplacement subventionné du parc existant n'est budgété, la transition restera une politique pour les appareils neufs — pas pour les 4 millions qui tournent déjà.

Agriculture & sécheresse structurelle
Un plan national d'adaptation enfin là — reste à mesurer ce que la sécheresse coûte déjà

« Le coût économique de ces vagues de chaleur pourrait être particulièrement lourd pour la Tunisie », prévenait mi-septembre l'expert Faouzi Zayani. Les signes sont déjà là : hausse continue des prix des fruits et légumes, pertes « considérables » chez certain·es éleveur·euses et céréaliculteur·rices, recettes fiscales en recul, déficit structurel de la production nationale de céréales.

Bonne nouvelle : la Tunisie dispose désormais d'un plan national d'adaptation avec un focus sécurité alimentaire, adossé à la CDN 3.0 et au plan quinquennal 2026-2030. Il projette, selon le scénario le plus pessimiste, jusqu'à 40 % de production céréalière en moins d'ici 2050, des rendements oléicoles en recul pouvant atteindre 32 %, et une perte de 5 à 10 % du PIB agricole dès 2030 (3,7 à 4,7 milliards de dollars). La CDN 3.0 budgète, elle, 8 milliards de dollars pour l'agriculture et l'alimentation d'ici 2035. Reste l'angle mort : ce sont des projections. Tant qu'aucun bilan annuel public ne dit ce que la sécheresse a déjà coûté aux agriculteur·rices et aux éleveur·euses, la Tunisie planifie l'adaptation de demain sans comptabiliser les pertes d'aujourd'hui.

3Actu internationale
Copernicus Marine Service · Bilan premier semestre 2026
98 % de la Méditerranée en vague de chaleur marine : l'océan n'a pas fait de pause cet été
Le bilan océanique du premier semestre 2026 publié par Copernicus Marine Service est sans appel : 98 % du bassin méditerranéen a connu une vague de chaleur marine, avec une température moyenne de 18,07 °C (troisième plus chaude jamais mesurée) et un pic à 24,3 °C en juin, au-dessus des précédents records de 2003 et 2025. À l'échelle mondiale, 82 % de l'océan a été touché par une vague de chaleur marine sur la période. Une mer chaude dès juin, c'est un été qui commence en avance et des nuits qui, sur le littoral tunisien, ne redescendent plus — la « pause » de septembre n'existe pas non plus sous l'eau.
Méditerranée · Feux de forêt · EFFIS / Copernicus · juillet-août 2026
Feux en Méditerranée : environ 1,2 million d'hectares brûlés en deux mois, dont 19 mégafeux de plus de 10 000 hectares
Selon le bilan Copernicus/EFFIS de juillet-août 2026, plus de 1,2 million d'hectares ont été touchés en Europe et en Afrique du Nord — péninsule Ibérique, sud de la France, Italie, Grèce, Balkans, mais aussi l'Algérie. Dans l'Union européenne seule, 646 628 hectares avaient brûlé au 1er septembre, avec des records nationaux en France et en Espagne. Une analyse d'EUobserver rappelle que 80 % des financements européens liés aux feux vont à des mesures réactives, 20 % seulement à la prévention. La Tunisie, qui comptait 12 100 hectares ravagés au dernier bilan officiel consulté (31 juillet), relève de la même géographie du risque : tant que l'effort public reste concentré sur l'extinction plutôt que sur la prévention et sur le suivi en continu, chaque été recommence à zéro.
COP30 Belém · Suivi 2026 · Objectif mondial d'adaptation
59 indicateurs d'adaptation adoptés, financement à tripler d'ici 2035 — premiers résultats mesurables promis pour... 2027
La feuille de route de la COP30 se précise en 2026 : 59 indicateurs pour l'Objectif mondial d'adaptation ont été adoptés, avec un engagement à tripler le financement de l'adaptation d'ici 2035. Mais la première présentation de résultats mesurables n'est prévue qu'à la COP31, à Antalya. Le monde s'est enfin donné des règles communes pour mesurer l'adaptation. Reste à savoir si elles financeront les pays comme la Tunisie qui les attendent déjà, ou si elles resteront, comme le protocole sécheresse renvoyé à la COP18, une promesse de plus.
Banque mondiale · Plan d'action climat · Mise à jour du 29 juin 2026
La Banque mondiale prolonge son plan climat — et abandonne discrètement ses cibles chiffrées
La Banque mondiale a prolongé son Plan d'action climatique, jugé « performant » — en supprimant au passage l'objectif de 45 % de co-bénéfices climatiques et la cible de 35 % qui structuraient le plan précédent, au profit de deux indicateurs de résultat. C'est précisément l'institution dont les travaux servent à chiffrer, ce mois-ci, le coût de l'inaction climatique tunisienne. Qu'elle assouplisse ses propres cibles au moment où ses pays clients ont le plus besoin de repères fiables n'est pas un détail technique : c'est un signal.
4Analyse du numéro
Décryptage
« On ne s'adapte pas à ce qu'on ne mesure pas »
Ce que septembre 2026 révèle

Derrière chaque sujet de ce numéro, le même fil : un chiffre. Rendement du réseau d'eau, pertes agricoles, hectares brûlés… Ces données arrivent tard, manquent, ou viennent d'ailleurs. L'adaptation est d'abord un déficit d'information partagée : on ne peut ni financer, ni arbitrer, ni rendre des comptes sur ce qu'on ne mesure pas — surtout à l'échelle du gouvernorat, de la commune, du quartier.

Les trois insuffisances de la donnée

1. Trop tardive. Les chiffres consolidés sur le réseau d'eau (77,5 % de rendement) datent de 2024, d'avant les étés 2025 et 2026. Arbitrer l'eau d'aujourd'hui avec les chiffres d'hier, c'est piloter dans le rétroviseur.

2. Absente. Les projections agricoles existent ; pas le bilan annuel des pertes déjà subies. À Gabès, ce sont les militant·es de Stop Pollution qui documentent les dépassements. Quand la donnée publique manque, la société civile la produit — sans moyens, sans protocole reconnu, sans pouvoir de décision.

3. Produite ailleurs. La carte des feux vient de Copernicus ; les projections du plan d'adaptation agricole ont été élaborées avec la FAO. Sans souveraineté sur ses données, pas de souveraineté climatique.

Ce que pourrait être un SIE à la hauteur

Le terrain n'est pas vide. L'Observatoire tunisien de l'environnement et du développement durable a pour mission de collecter et diffuser l'information environnementale, avec des indicateurs par gouvernorat. En avril 2026, l'ANPE a inauguré un système d'information écologique intégré. Mais ce n'est, pour l'heure, qu'une intention : voilà près de dix ans qu'un projet de cette nature a démarré sans jamais aboutir. Tant que des données fiables et accessibles ne sont pas publiées, ce système reste une promesse.

Pour en faire un outil d'adaptation, et pas seulement un outil administratif, cinq conditions :

1. Locales — par gouvernorat, zone SONEDE, forêt, commune, pas seulement des moyennes nationales.

2. Ouvertes — publiées à date fixe, vérifiables par les élu·es, les journalistes, les associations et les chercheur·euses.

3. Partagées — entre eau, énergie, météo, santé et agriculture, qui produisent chacune leurs chiffres dans leur coin.

4. Citoyennes — une porte d'entrée pour les relevés associatifs et de terrain, avec un protocole de validation.

5. Désagrégées par sexe — sécheresse, chaleur, coupures d'eau et pertes agricoles ne frappent pas tou·tes de la même façon. Sans données ventilées par sexe, les agricultrices, les ouvrières agricoles ou les femmes qui assurent l'approvisionnement en eau du foyer restent invisibles dans les chiffres — donc dans les décisions.

5Rapports & ressources recommandés
Expertise collective · Environnement · Conflits · Migration
Environmental Change, Conflict and Human Migration in the Mediterranean Basin
MedECC — réseau d'expert·es méditerranéen·nes — 2026
Une expertise collective de 42 scientifiques de 20 pays, fondée sur plus de 1 000 publications, qui relie dégradation de l'environnement, conflits et migrations humaines autour de la Méditerranée. Une lecture utile pour penser la Tunisie dans son bassin, et pour sortir du débat migratoire ordinaire en regardant ses causes : eau, sols, chaleur, sécurité.
→ Accéder au rapport
Plan officiel · Adaptation · Sécurité alimentaire
Le plan national d'adaptation au changement climatique de la Tunisie — Composante sécurité alimentaire
FAO & ministère de l'Agriculture, des Ressources hydrauliques et de la Pêche — 2026
Le document de référence sur ce que le dérèglement climatique pourrait coûter à l'agriculture tunisienne : jusqu'à 40 % de céréales en moins d'ici 2050 (scénario pessimiste), des rendements oléicoles en recul pouvant atteindre 32 %, 5 à 10 % de PIB agricole perdus dès 2030, des nappes renouvelables réduites de moitié d'ici 2100. À lire pour les projections — et à compléter par ce qui manque encore : un suivi annuel des pertes réellement subies.
→ Accéder au plan
Rapport annuel · Risques mondiaux · Plus de 1 300 expert·es consulté·es
The Global Risks Report 2026
World Economic Forum — 14 janvier 2026
Les événements météorologiques extrêmes arrivent en tête des risques les plus graves à dix ans, devant la perte de biodiversité et les changements critiques des systèmes terrestres. À deux ans, en revanche, la confrontation géoéconomique, la désinformation et la polarisation prennent le dessus. Un rappel utile : l'urgence environnementale recule dans l'agenda immédiat précisément quand elle domine l'horizon long.
→ Accéder au rapport
6Podcasts à écouter
Ecologia Podcast · Transition écologique en Tunisie · Français
Ecologia — le podcast de la transition écologique en Tunisie
YouTube · Ecologia Podcast
Une voix tunisienne sur les enjeux de la transition écologique : l'occasion d'entendre, en écho à ce numéro, des acteur·rices du terrain parler de leur propre réalité.
→ Voir l'épisode
AtmoSud · Inspirons · Français
Été 2026 : après la sidération, quelle adaptation ?
Avec François Gemenne (GIEC) · 4 septembre 2026
La question que pose tout ce numéro, posée frontalement : après un été de records, choisit-on une adaptation réactive ou une adaptation qui repense vraiment nos choix collectifs ?
→ Écouter le podcast
Chatham House · Independent Thinking · Anglais
The summer of '26: a turning point for the climate crisis?
Avec Beatrice Mosello, Patrick Schröder & Oliver Morton · 21 août 2026
Un plateau de recherche examine si l'été des records européens marque un basculement dans l'urgence perçue — ou une nouvelle normale qu'on apprend, dangereusement, à absorber.
→ Écouter le podcast
L'EnVert de l'Écologie · Numéro 6 · Septembre 2026
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Prochain rendez-vous : Octobre 2026.
Contact & abonnement : futuresresilient@gmail.com  ·  +216 28 098 112

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